Ecrire au Roi et en prendre pour douze ans

Par Sabine Verhest

C’est ce qui est arrivé au colonel major Terhzaz, en prison depuis 2008. Il critiquait le sort réservé aux anciens prisonniers du Front Polisario.

Sonia Terhzaz a le regard déterminé, celui d’une jeune femme tout entière décidée à tirer son père des geôles marocaines. Professeur d’arts plastiques, cette Bordelaise de 26 ans a tout abandonné pour se consacrer à la libération du colonel major Kaddour Terhzaz. Elle mobilise, sensibilise et médiatise, de Madrid à Paris, de Rabat à Bruxelles. Elle remue ciel et terre, même si elle se sait, se sent, suivie par les services secrets marocains.

C’est que l’affaire contient tous les ingrédients d’un mauvais film, alliant secrets d’Etat et règlements de comptes dans une monarchie en délicatesse avec les droits et libertés. « On assiste à une régression depuis deux ans », pense la jeune femme. Ancien numéro deux de l’armée de l’air, retraité de longue date, Kaddour Terhzaz, 72 ans, a été arrêté le 9 novembre 2008 et condamné dix-neuf jours plus tard par un tribunal militaire, à l’issue d’un procès à huis clos, à douze années de prison pour « atteinte à la sûreté externe de l’Etat en divulguant un des secrets de la défense nationale ». Douze ans et non cinq maximum, car, apprend-on par le jugement, le Maroc se considère toujours en « état de guerre » alors qu’un cessez-le-feu règne avec le Front Polisario depuis 1991.

Sonia Terhzaz le reconnaît aisément, son père, de nationalité franco-marocaine, allie son « franc-parler » à une certaine dose de « naïveté ». Jamais il n’avait imaginé voler en prison. L’homme avait juste été offusqué par le sort réservé aux soldats marocains capturés lors de la guerre pour le Sahara occidental, et s’en était ouvert en 2005 dans une lettre manuscrite au roi Mohammed VI. Il prenait la défense des pilotes qui n’avaient, selon lui, pas hésité à s’envoler avec « enthousiasme » et « courage », alors que leurs avions n’étaient pas équipés de système de protection antimissiles. Il accusait de « carence » et d’ »incompétence » le commandement qui les avait laissés dans l’oubli. Ces soldats, faits prisonniers et abandonnés à Tindouf pendant plus d’un quart de siècle parfois, avaient été froidement accueillis à leur libération : grades gelés, pensions de misère, sentiments amers d’avoir été trahis par l’Etat. Et Kaddour Terhzaz de dénoncer dans la foulée le sort réservé à ces hommes comparé à l’accueil fait aux militants du Polisario ralliés au Maroc – ces « mercenaires d’Alger habitués à la trahison ».

Pour le général Bennani, ancien commandant de la zone sud, c’en est trop. Visé entre les lignes par la lettre du colonel major Terhzaz, avec lequel il « a toujours entretenu des relations conflictuelles », il porte l’affaire devant la justice. « La moindre forme de contestation est réprimée », soupire Sonia Terhzaz. Aujourd’hui, « tout le monde met en avant la théorie du règlement de comptes », le « procès a été monté de toutes pièces ». Donner son avis avec déférence au Roi ne méritant pas douze ans de prison, le tribunal militaire en a trouvé une toute cuite : Kaddour Terhzaz a donné une copie de sa lettre à Ali Najab, l’un des anciens prisonniers et, ainsi, dévoilé à une personne « non qualifiée » un grand secret d’Etat : le fait que les avions n’étaient pas pourvus de défense antimissiles. Or, explique Sonia Terhzaz, Ali Najab connaissait pertinemment ce soi-disant secret puisqu’il pilotait lui-même un de ces avions lorsqu’il a été capturé par le Front Polisario en 1978 ! Aujourd’hui, l’homme se terre, « traumatisé », pense la jeune femme.

Lorsque Kaddour Terhzaz a été condamné, la famille est d’abord restée silencieuse, persuadée que lorsque Mohammed VI prendrait connaissance de l’affaire, il ferait libérer le colonel major qui avait, dit-elle, si bien servi Hassan II. « Quand il constatait des problèmes dans l’armée, il en informait le Roi, sans langue de bois, et sans jamais rien divulguer à la presse. » La stratégie infructueuse des Terhzaz et la confirmation en cassation du verdict les ont amenés à médiatiser le sort de leur mari et père pour obtenir la grâce royale, et à attirer l’attention sur l’isolement total auquel il est confiné depuis le 30 novembre 2009, sans accès ni à son avocat ni au consul de France. L’homme a en effet la nationalité française, mais l’affaire, « extrêmement politique », parce qu’elle « implique des gens très haut placés », embarrasse le Quai d’Orsay, selon Sonia Terhzaz.

Des associations des droits de l’homme et des personnalités politiques se sont émues du sort réservé au retraité, « condamné injustement pour avoir exprimé pacifiquement ses opinions », estime Human Rights Watch dans une lettre écrite le 27 février au Roi. « Le Maroc est lié à l’Union européenne par un accord d’association », rappelle à toutes fins utiles l’eurodéputée française Hélène Flautre, dans une lettre envoyée le 1er mars au ministre de la Justice Mohamed Taib Naciri. Et  » l’article 2 stipule que le respect des droits de l’homme est un élément essentiel de la coopération entre les deux parties ».

Lalibre.be,    01/04/2010

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